Tino Sehgal, transaction orale

May 31, 2012 § Leave a comment

« Un achat du Centre Pompidou relance le débat sur le secret des transactions »

Michel Guerrin(Le Monde, 16-17 janvier 2011. page 20)

Cela fait quinze ans que l’artiste Fred Forest ferraille avec le Centre Pompidou. Il demande à l’institution parisienne de dévoiler le prix des oeuvres d’art qu’il achète pour enrichir les collections de son Musée national d’art moderne(MNAM). Fred Forest avance qu’il s’agit de l’argent du contribuable, et il veut montrer que les musées achètent trop cher, « au plus fort de la cote » d’un artiste. En 1997, le Conseil d’Etat a donné raison à Beaubourg : les musées achètent « à des prix privilégiés », et divulguer leurs transactions pourrait interférer sur le marché de l’art, voire le déstabiliser.

Un nouvel achat du Centre Pompidou, en 2010, semble si atypique qu’il donne à Fred Forest l’occasion de relancer le débat. Depuis le 9 janvier, Forest a publié dans la rubrique « actualités » de son site, webnetmuseum.org, une « lettre ouverte à Alain Seban, président du Centre Pompidou ». Il demande à l’institution de dire combien et dans quelles conditions a été achetée l’oeuvre de Tino Sehgal This Situation(2007).

Agé de 34ans, d’origine indienne, né à Londres, installé à Berlin, Tino Sehgal a une grosse réputation dans le monde de l’art contemporain – il a exposé au Musée Guggenheim de New York, en 2010. Ses oeuvres, immatérielles, proches du spectacle ou de l’événement, sont interprétées par des acteurs. Ceux qui ont vu This Situation à la galerie Marian Goodman, à Paris, à l’automne 2009, se souviennent de six acteurs en chair et en os qui discutent de thèmes dictés par l’artiste, à partir de citations de penseurs importants, dont des situationnistes.

Nombre d’artistes conceptuels depuis les années 1960, comme Yves Klein, les minimalistes, les adeptes du land art, ont conçu des œuvres ou des performances qui n’existent pas en tant que telles, mais sont décrites sur le papier – titre, matériaux, fabrication, protocole d’accrochage – afin de pouvoir les recréer pour une exposition.

 Rien de tout cela dans l’univers de Sehgal, pour qui ses performances se transmettent oralement. Aucune trace écrite de l’œuvre. Aucune trace visuelle non plus, puisqu’il refuse qu’elle soit filmée, photographiée, et même enregistrée.

Comment, dans ces conditions, le Centre Pompidou pourra-t-il reconstituer This Situation ? « Cet achat a fait l’objet d’une rencontre orale, le 20 avril 2010 chez un notaire, explique Alfred Pacquement, directeur du musée parisien. Il y avait l’artiste, un conservateur du MNAM, un représentant de la Galerie Marian Goodman et moi-même. L’artiste a énoncé les règles qui régissent l’œuvre pour que nous les ayons en mémoire, et que nous puissions ensuite les conserver dans un dossier conservé au musée. » M.Pacquement ajoute que des musées du monde, comme le Musée d’art moderne de New York, ont procédé de la même façon.

Ce n’est pas cela qui pose problème à Fred Forest, mais la transaction financière. S’appuyant sur un article de la revue en ligne ArtsThree, il affirme que Seghal pousse au bout le principe d’oralité : il ne délivre pas de certificat pour garantir l’authenticité de l’œuvre, l’acheteur doit payer en liquide, et il ne reçoit en échange aucun récépissé. « Seule l’intervention d’un notaire comme témoin oculaire apporte une touche de formalité à cette drôle de vente », peut-on lire sur le site. Aussi, Fred Forest se demande si un établissement public peut mener à bien une transaction financière sans reçu.

Alfred Pacquement répond que les choses ne se sont pas passées comme cela : « Nous possédons une facture de la galerie Goodman, et nous n’avons pas payé en liquide. Nous avons suivi nos règles habituelle. » Et j’ajouter : Si nous avions dû payer en liquide et sans facture, nous aurions été embarrassés. »

Fred Forest rétorque alors que si un document a été remis à Beaubourg, un principe central de l’artiste aurait été bafoué, la transaction serait entachée d’une « grave escroquerie intellectuelle et morale ». L’œuvre serait à ce point dénaturée qu’elle en perdrait « toute légitimité, et en conséquence toute valeur marchande ».

Il semble en fait que c’est Tino Sehgal lui-même qui a changé d’attitude au fur et à mesure que sa cote grimpait. « Sans doute fonctionnait-il différemment quand il n’avait pas de galerie », remarque Alfred Pacquement. Il y a six ou sept ans, quand les prix restaient modestes, sous les 10 000 euros, sans doute était-il plus « puriste » dans ses transactions. Mais aujourd’hui, ses oeuvres valent de 50 000 à 100 000 euros, dit-on à la galerie Goodman.

 « Les premiers collectionneurs de Seghal ont pu payer en cash, mais ce n’est plus possible,  c’est devenu interdit », explique Agnès Fierobe, directrice de la galerie Marian Goodman. Cette dernière précise une subtilité : « la facture est envoyée par mail, elle n’est jamais sous forme écrite. » Reste que le Centre Pompidou comme la galerie Marian Goodman se refusent à dire le montant de la transaction.

 

« Art immatériel »

Arthur Dyment, Chéreng(Nord)(Le courrier du jour, Le Monde, 25 janvier 2011. page 27)

Je ne regrette pas d’avoir lu Le Monde des 16-17 janvier avec l’article sur l’oeuvre conceptuelle de Tino Sehgal. Cela m’a appris qu’il existait un marché de l’art immatériel. Les oeuvres d’art immatérielles ne laissent pas de trace, elles se transmettent oralement. Tout est immatérielle dans l’acquisition d’une oeuvre d’art immatérielle : pas d’acte de vente, pas de certificat d’authenticité ; seul le paiement n’est pas immatériel. C’est dans ces conditions que M. Sehgal a cédé une de ses oeuvres immatérielles au Centre Pompidou pour un montant inconnu, gardé secret, mais régie rubis sur l’ongle par les contribuable. La justification de cet achat, donnée par le directeur du Centre Pompidou, en réponse à une critique, est : « Le Muse d’art moderne de New York l’a déjà fait. » Mouché, le contraditeur ! En matière d’art, nous voilà arrivés au bout du chemin : les artistes se sont hissés au niveau de certains hommes politiques qui, depuis longtemps, savent vendre du vent.

 

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